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20 Bien sûr je n’étais pas infaillible et je me suis laissé prendre bien des fois mais j’avais aussi constaté que ma réussite scolaire — j’étais à l’école primaire où on nous classait alors — régulièrement premier ou second en tout, sauf peut-être en gymnastique et travaux manuels — me valait une indulgence presque plénière de mes maîtres car j’étais l’élève même pour lequel ils avaient été formatés, celui qui justifiait leur enseignement et leur dévouement. Aussi mes punitions se limitaient souvent à écrire un certain nombre — variable pour les fautes vénieles 50, et pour les fautes non-vénièles, 100— de lignes comme « j’écouterai attentivement en classe » ou « je ne parlerai pas à mon voisin pendant la classe ». Je me souviens même avoir fabriqué une espèce de crayon multiple, en collant ensemble quatre ou cinq, pour aller plus vite même si, au fond, ce bricolage n’avait pas le succès escompté car calculer l’inclinaison de l’ensemble pour que toutes les mines s’applique...
21 Vannes ouvertes, je me laisse emporter par les flots du souvenir, trop facile. Dire je est un piège qui se referme sans que j’y prenne garde et m’interdit d’aller vers l’essentiel. Dans le petit appartement que j’ai loué pour trois jours, cette nuit, cette nuit précisément j’ai rêvé de l’oncle Georges. Pourtant si mon inconscient ne m’avait obligé à l’évoquer, je ne l’aurais peut-être jamais fait car cet oncle Georges, qui n’était pas un oncle, mais le fils de la sœur de ma grand-mère dont il faudra bien, peut-être que je parle aussi fut, dans ma vie un être très épisodique. J’ai dû, dans mon entière enfance ne le voir, et encore très brièvement que cinq ou six fois, même si, devenu jeune professeur, je suis allé deux fois lui rendre visite une fois à son travail et une fois dans sa banlieue. L’oncle Georges fait partie en effet de ces êtres de légende qui ne changent peut-être pas une vie mais, sans y songer, influe avec force sur elle, comme des modèles inconscients de l’être. Ce ...
22 Imaginez ceci, nous sommes en 1948, vous avez entre six et sept ans, vous quittez enfin l’école maternelle religieuse pour entrer à l’école primaire laïque. Tout le monde vous dit que vous allez être grand, que vous allez être un homme. Bien sûr, vous en êtes fier mais, en même temps vous ne pouvez manquer d’éprouver une certaine crainte car vous ne savez pas ce que cela signifie vraiment. Vous sentez cependant qu’il est temps d’être vraiment admis dans la bande de votre quartier après laquelle, dès que vous avez pu sortir seul, vous courez, accepté dans certaines de ses activités mais rejeté pour d’autres d’autant que votre petit frère ayant deux ans de moins vous colle aux basques. Il ne faut pas rater ce passage qui engage votre avenir dans le quartier et à l’école parce que vous entendez les récits des plus grands qui racontent les bagarres et les coups bas dans la cour de récréation et vous comprenez que vous aurez besoin d’une certaine protection et que, pour ça, votre apparte...
23 Ce matin je me suis réveillé brusquement, comme cela m’arrive très souvent, bouton off/on, l’impression d’émerger d’un trou noir, mais avec une phrase absurde qui depuis m’obsède : « les buccholiques vont à la pêche aux fossiles », certain même de son orthographe — « buccholique et non bucolique, fossiles au pluriel et non faux-cils » — et avec la conviction absolue que cette résurgence était une partie visible du torrent souterrain de souvenirs qui, depuis 22 jours traverse mon cerveau au point d’en devenir obsessionnel. Il y a dans nos chimies mentales tant de bouillonnements, d'amalgames dont nous ne sommes pas les maîtres, mais pourquoi mes certitudes, pourquoi également celle que Virgile n’y a aucune part. Si « la pêche aux fossiles » semble vaguement se rapporter à ma récente introspection mémorielle, rien ne semble justifier cet étrange un« buccholique ». Sauf peut-être le fait que depuis mon enfance, les mots ont toujours tourné en...
24 Le temps. Je n’ai aucun souvenir des temps eux-mêmes, ni des dates précises, ni des durées comme si le cerveau, le temps y étant définitivement aboli, mettait tous ses souvenirs à plat. Seules me reviennent des images et des bribes de phrases de faits divers, mais ils sont ponctuels, sans durée réelle ni chronologie et je serais bien incapable de leur affecter une date précise. Les circonstances des faits, de vagues indices, notamment sur mon âge au moment où ils se sont produits, me permettent d’estimer que j’avais alors huit, neuf ou dix ans. Le fait de me souvenir que mon entrée complète dans la bande se situe l’été entre mon école maternelle et mon école primaire, me permet de lui attribuer une datation approximative mais, était-ce au début des vacances, à la fin, je ne sais. J’ai cependant la certitude totale que cette épreuve a eu lieu mais, si je veux en savoir davantage, creuser au travers des strates de ma mémoire, je ne trouve rien qui me permette de mieux dater. L’écritur...
25 Ma famille se composait de mes grands parents, de deux oncles et de ma mère. Mon frère aussi bien entendu mais, par famille j’entends ici ceux qui avaient le droit de s’occuper de nous. L’appartement de mes grands parents dont j’ai déjà parlé était situé à environ deux cent mètres au Nord de la Cathédrale, point central et stratégique de la ville, sur la rue qui, descendant vers la rivière, traversait celle-ci de part en part du Nord au Sud. Ma mère et l’aîné de mes oncles vivaient dans un immeuble de l’autre côté de cette rue large, au plus, de cinq ou six mètres. Mon oncle aîné avait son appartement au troisième étage, ma mère au quatrième. Autant dire que tout cela se tenait dans un mouchoir de poche. Le plus jeune de mes oncles, lui, dès qu’il fut marié — et je me souviens parfaitement de ce mariage qui fut épique et dont il faudra peut-être aussi que je parle, je devais donc avoir cinq ou sept ans, cela reste toujours dans la zone de flou temporel de mes souvenirs — dormait tan...
26 Les souvenirs se renforcent et se maintiennent par les remémorations au sein des groupes qui ont vécu les mêmes événements : « tu te souviens du jour où… Non, je ne me souviens pas ou je ne me souviens pas bien… Mais si, souviens-toi, il y avait X… ou Y… », ou toute autre formulation de ce type dans lesquelles les mémoires s’affrontent : « Tu es bien sûr que c’était X… Mais oui, il venait de perdre sa mère ». Etc… Tout souvenir individuel s’appuie et parfois même s’enjolive, se construit dans une mémoire collective sans laquelle il perd une part de son intérêt. À ce sujet, je n’ai plus aucun contact avec mes amis d’enfance, je n’ai qu’une petite poignée de photographies, je vivais au sein d’une famille peu bavarde. Mes grands parents, ma mère ont disparu depuis longtemps et la famille de l’aîné de mes oncles s’est, il y a plus de dix ans, à la suite d’un dramatique enchaînement de circonstances qui n’appartiennent qu’à elle et dont je ne parlerai pas, to...