8 Se répéter n’est pas toujours radoter : nous étions des enfants de la rue mais nous étions aussi des enfants de la guerre car les naissances des plus grands ou des plus petits s’échelonnaient entre 1935 et 1945. Or cette réalité guerrière nous avait imprégnés à plus d’un titre. D’abord par des atteintes diverses comme la mort de mon père ou le frère d’un d’entre nous fusillé par les allemands en 1944 lors d’une escarmouche avec le maquis, et des atteintes moins directes mais cependant ayant marqué les jeunes esprits de la bande comme le massacre, vers la fin de la guerre, de 28 jeunes résistants torturés et fusillés alors que, trahis, ils s’étaient rendus sous la promesse d’être bien traités. Cette guerre avait aussi laissé des traces matérielles comme la petite caisse de grenades allemandes laissée dans le grenier de mon grand-père ou, dans une petite vallée alors déserte, à la limite ouest de la ville et qui avait certainement servi de champ de tir les nombreuses douilles que n...
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9 Chaque bande avait deux territoires : celui, naturel, incontesté, du pâté de maison où vivaient les parents, et celui sauvage du pan de montagne qu’elle s’était attribuée car la ville s’était bâtie dans une vallée encaissée avec plus de 300 mètres de dénivelé entre la rivière et les plateaux qui la dominaient, calcaires au sud, granitiques au nord. Le versant sud, seul, très boisé, rocheux, était celui que nous nous disputions car le versant nord, ensoleillé, beaucoup moins rocheux était largement occupé par des maisons et villas que, d’un commun accord, nous considérions comme bourgeoises et où aucun de nous ne vivait. Le territoire de la bande qui m’avait accueilli et que nous défendions âprement contre toute tentative d’annexion, était situé autour d’une source appelée la fontaine du renard, appellation dont l’origine, sûrement ancienne, nous était inconnue mais dont la référence à une bête sauvage et réputée rusée nous convenait à merveille. Cette source, au flot peu abondant...
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10 Je lis, j’ai lu, toujours, beaucoup, souvent, partout, n’importe quoi… Il me semble que j’ai toujours lu. Grâce aux lectures tendrement attentives que me faisait ma grand mère dès ma plus petite enfance, je savais lire avant la fin de mon école maternelle. Et je me suis toujours demandé pourquoi je lisais. D’où me vient ce besoin angoissant de m’abîmer dans ces pages couvertes de signes dont j’éprouve la plus grande difficulté à m’extraire, la tête hors du monde. J’ai dû lire des centaines de livres, un calcul sommaire m’apprend que si j’estime avoir commencé à lire à six ans, avec un rythme moyen (sûrement sous-estimé) de deux livres par semaine, j’en aurai lu environ 5500. C’est peu face aux millions de livres disponibles. C’est trop devant la mémoire qu’il m’en reste. De combien est-ce que je me souviens ? Vraiment : une centaine ; vaguement le double, peut-être le triple. La lecture est un énorme gâchis de temps qui me vole une part importante de mon existence. J’a...
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11 L’écriture parfois m’égare : il me faut revenir à ce qui était le projet initial de ces quelques écrits : laisser à mes enfants et petits enfants un témoignage sur leurs ancêtres, ne parler égoïstement que de mon enfance et tenter d’éviter toute digression. Je reviens donc aux faits tels que ma mémoire prétend les avoir retenus. Ce souvenir a la structure d’un rêve tant il est évident et inaccessible au souvenir construit. Une cour d’école, celle de l’école maternelle Saint Joseph. En effet dans mes textes précédents si j’ai dit Sainte Marie m’est, depuis, revenue la certitude absolue que c’était Saint Joseph. Logique, une école réservée aux garçons. Saint Joseph donc. La scène que je revois a les vérités d’une évidence. Pas besoin de preuves ni de déductions. Il fait beau, un soleil radieux et déjà tiède, ce doit être la fin d’un printemps. Nous sommes dans la cour de récréation dont je revois la surface fermée par un portail en métal bleu ajouré surmonté d’une croi...
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12 Enfant j’étais très sale ? Je n’étais pas le seul. Nous étions très sales mais c’était sans importance, tant cette saleté nous semblait naturelle. Les appartements de nos parents n’ayant pas de salle de bains, la plupart même pas de toilettes, se laver était loin d’être une tâche évidente. J’avais bien dans ma chambre un ensemble de toilette : une verseuse, un bassin, un porte savon en faïence à motifs floraux bleus et un gant de toilette mais outre qu’il fallait penser à le préparer tous les soirs avant de me coucher ce que je faisais très rarement, qu’en hiver il n’était pas rare que l’eau en soit gelée tant il pouvait faire froid dans cette grande pièce sans chauffage et que personne chez moi ne contrôlait mes ablutions, lorsque je m’en servais en hâte c’était juste pour me mouiller le visage et le plus souvent pour décoller mes paupières que la nuit avait collées. La plupart du temps, je préférais même faire cela au robinet de la cuisine, seule pièce chauffée de la mais...
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13 La propreté, la saleté, sont des concepts idéologiques. Nous étions sales mais nous ne le savions pas. Nous étions dans le seul état où nous pouvions être. Les adultes ne se lavaient guère plus que nous, mais ils se salissaient beaucoup moins. La saleté faisait consubstantiellement partie de l’enfance qui nous autorisait à jouer tout le temps et n’importe où. Nous combattre avec des boules de boue n’était pas différent de se battre avec des boules de neige ou n’importe quel autre projectile et nous ne choisissions pas les terrains sur lesquels nous roulions lors de nos corps à corps. Je dois dire aussi que les fermes où il m’arrivait d’aller avec mon grand-père, comme celles de son village natal, à quelques kilomètres de la ville où il nous amenait dire bonjour à d’anciens amis ou frère d’armes nous paraissaient bien sales alors que nous n’étions pas bien difficiles. Mais, avec le tas de fumier devant l’entrée, l’enclos des volailles, etc. leurs odeurs fortes et la négligence généra...
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14 Une fois lâché le frein, le moulin des souvenirs n’arrête pas de moudre sa farine et, un souvenir en amenant un autre, de me faire revivre divers épisodes de cette enfance dont la vieillesse me rapproche. On a toujours moqué le radotage des vieillards qui reviennent sans cesse sur leur passé. Et voilà que j’en suis là. Mais je ne peux pas toujours, sans cesse, nager et pédaler, il faut bien remplir les quelques dix huit ou dix neuf heures de veille dont, dans la solitude, chacun de mes jours sont faits. Alors écrire ou regarder la télévision ou jardiner, et comme le voyage m’intéresse de moins en moins, le premier de ses choix me semble encore le moins difficile. S’adonner à quelque chose comme du tourisme mémoriel, pourquoi pas ! Mais plus de lamentations, vivre c’est résister et je n’ai pas, pas encore complètement la tentation de disparaître. Il y avait sur le vaste plateau granitique presque sinistre qui était au nord de la ville, une petite ferme où mon grand-père m’avait a...